HOMMAGE A NUMA

Qui ne connaît pas Numa ?

Toujours présent, fidèle au poste.

Toujours positif, souriant, prêt à rendre service, optimiste.

Toujours tourné vers les autres, à l’écoute de tous…

C’était mon ami.

On a partagé tant de joies, de rires, et tant de peines… Comme on s’est soutenu dans tant d’épreuves.

On s’est tout dit ou presque…

Il avait juste omis de me dire à quel point il serait difficile de me trouver devant vous pour l’accompagner pour son dernier voyage.

Kimiaki Numakura, connu sous le nom de Numa, est né en 1943 à Mishima, au pied du Mont Fuji, à 120 km de Tokyo.

A 22 ans, il a obtenu son diplôme d’ingénieur en agronomie à l’Université de Tokyo.

S’engageant en tant que bénévole auprès du Service Civil International, Numa est parti en Inde pour travailler dans une léproserie située au village Hatibari, dans la province d’Orissa, au sud de Calcutta.

Il y resta presque 3 ans. C’est là qu’il fit la connaissance de Josette Kobza, jeune infirmière de La Chaux-de-Fonds.

1970. Pour rejoindre Josette à La Chaux-de-Fonds, Numa a traversé en car le Pakistan, l’Afghanistan, l’Iran, la Turquie. Après un petit saut en  avion jusqu’à Belgrade, il continuait sa route toujours en car jusqu’en Suisse.

Jusqu’en 72, Numa a travaillé en tant que paysan à Saint-Blaise et à Maracon.

En août 72, Numa et Josette ont pris le Transibérien pour rejoindre le Japon : ce fut pour eux, un voyage fantastique inscrit à jamais dans leur mémoire.

Tandis que Josette rentrait en Suisse, Numa restait au Japon pour travailler en tant que secrétaire au Service Civil International.

Le 20 mai 1974, Josette et Numa se marièrent, avant la naissance de leur premier enfant Manuel. Bastien vint au monde l’année suivante. Numa trouvait du travail à la Fabrique de Montres Sandoz, et suivait des cours du soir en horlogerie au Technicum de la Chaux-de-Fonds.

Très habile de ses doigts, minutieux et précis, Numa excellait dans son travail d’horloger.

Un drame survint dans la famille le 24 juillet 1980 : Manuel fut emporté par un accident, en France.

En 78, Numa changeait d’orientation pour travailler au Centre ASI, à La Chaux-de-Fonds. Il y resta jusqu’à sa retraite, à 64 ans. Il a consacré 27 ans de sa vie auprès des personnes en situation de handicap.

Seul Japonais dans les années 70 à La Chaux-de-Fonds, Numa s’est entouré de bon nombre d’amis de la communauté japonaise ces dernières années. A plus d’une reprise, il servit de guide et traducteur dans les visites de fabriques de montres comme à la Maison Blanche.

Connu loin à la ronde, Numa s’activait dans maints loisirs. Extraits d’une longue liste non exhaustive : le chant, les concerts, la cuisine, la cueillette de champignons, l’horlogerie, les balades dans la nature, le bricolage, la photographie, la culture des bonsaïs, l’origami, les jeux de cartes, la minéralogie, la philatélie, sans oublier les multiples voyages à travers le monde.

Le Choeur des Rameaux, La Chorale japonaise Mizu no kai, Les Amis de la nature, le Passeport-Vacances des Montagnes neuchâteloises et bien d’autres gardent un souvenir impérissable de Numa, l’animateur.

Numa nous a quittés le 29 juin, à 77 ans, emporté par une maladie orpheline rare : le syndrome de Goodpasture associé à une vasculite.

Sa vie foisonnante et riche peut se traduire comme une Ode à l’amitié, à la fraternité, à l’amour de la nature, et à la paix.

Jean-Marie Tran



 LETTRE  D’ADIEU  A  UN  AMI

Le téléphone sonne.

Au bout du fil, une voix s’annonce : «  Allô ? Police Cantonale… »

Arrête Numa, je t’ai reconnu.

Depuis presque quarante ans, c’était toujours la même farce…

Sacré farceur, Numa !

Des farces, on s’en est toujours fait. Comme des gamins, mais des grands gamins.

Une fois, on t’a fait croire qu’on allait à la mer, pour une sortie-surprise, à l’occasion de ton anniversaire. On avait pris soin de mettre Josette au courant de notre farce. Et nous voilà partis avec toi, muni de ta canne à pêche, et de tes palmes, pour arriver, à ta grande surprise… à Paris !

Combien de fois, nous nous sommes amusés à cacher tes lunettes, ton porte-feuilles, ton éternel baume du Tigre, et moults choses. Combien de fois, nous avons changé les règles de jeu de la Canasta, de la Belote à ton grand dam…Mais on a surtout beaucoup ri, ensemble, avec toi !

Des souvenirs à la pelle de ce que nous avons vécu et partagé tout au long de ces années, j’en ai relevé quelques uns.

Amsterdam…Des virées à Amsterdam, il y en a eu.

Te souviens-tu de la fois où nous sommes partis de la Tchaux, à une heure du matin, après avoir cuisiné pour un anniversaire ? Rien que pour le plaisir de « slurper » une soupe aux raviolis chinois, déguster du canard laqué dans un boui-boui nommé Nam Kee. Avant de se balader dans le quartier chinois, pour s’approvisionner en épices, ustensiles de cuisine, et fruits exotiques.

Sans oublier de faire un saut à Vleuten pour contempler les bonsais pendant des heures. Une petite balade de 1600 km en un week-end, en somme.

Bonsais…Une vraie passion que nous partagions.

Tu venais presque tous les jours pour m’aider à soigner ma collection de 80 bonsais. Ces bonsais alimentaient nos discussions comme nos chamailleries. Ils nous rapprochaient plus que jamais. Pour se consoler de voir dépérir nos bonsais  ramenés d’Asie.

Blagues…Parmi les blagues les plus courantes, qui firent mouche, c’est qu’on se faisait passer pour des frères auprès des nouvelles connaissances. Plus d’une personne a mordu à l’hameçon, mais pas pour longtemps, car on riait trop sous cape. Et surtout quand tu me parlais en japonais, je te répondais en hochant ou secouant la tête sans trop rien comprendre…

Bruxelles…Dans un restaurant vietnamien à Bruxelles, nous avions essayé une expérience inédite : mélanger du piment sec au tabac pour bourrer nos pipes. Ce fut une pure folie! on devenait tout rouge, et on toussait à qui mieux mieux, c’était horrible, c’était terrible. Mais ce qu’on a ri de notre bêtise !

Champignons…Encore une passion commune, mais conjuguée différemment. Tu connaissais plus d’un coin entre le Lac Noir, le Simmenthal, Zweisimmen et La Brévine, à travers les forêts les plus denses et les sentiers les plus escarpés. Ne pouvant te suivre, je me contentais de déterminer les espèces rares que tu ramenais de tes cueillettes.

De tes récoltes fructueuses, tu en distribuais largement aux amis, en leur montrant combien la nature est généreuse, sans pour autant dévoiler tes coins secrets…En omettant de dire que Josette en avait marre de les nettoyer…

Sacré Numa !

Durion…Rares sont les amateurs de ce fruit qui dégage une odeur particulière, peu attirante pour les papilles occidentales. Tu en raffolais, à tel point de me demander à chaque arrivage de durions chez l’épicier, de partager un durion entier. Presque en cachette, comme pour un fruit défendu, on le dégustait en se pourléchant les babines, en rêvant au Vietnam.

La Cuisine…Nous avons animé, à nous deux, un bon nombre de cours et de repas, au fil des années. Nous n’avons jamais compté le nombre de participants et de convives. Le succès remporté par l’édition d’un recueil de recettes, Saveurs d’Asie, ne nous est pas monté à la tête pour autant. Nous poursuivions un seul but : faire découvrir notre culture spécifique, tout en jonglant avec des baguettes.

Assez pointilleux et intransigeant sur la qualité de la cuisine japonaise, tu doutais fort que des restaurants japonais puissent être tenus par des étrangers. Je me souviens d’une aventure vécue à Paris. Dans un quartier, où fleurissaient des restaurants japonais, tu t’amusais à vérifier si le personnel était japonais. Immense fut ta déception, car personne ne comprenait ta langue maternelle !

A propos de la langue japonaise, mon vocabulaire est fort restreint, malgré les années passées en ta compagnie : mirin, noli, sushis, su, dashi, miso, sencha, shoyu, sans oublier tes onomatopées favorites : « atchi » veut dire c’est chaud, et qu’il convient de glisser « ode » dans les phrases quand on doute. Par contre, tu m’as étonné en me racontant des gags du genre « Yamamoto Kiadérapé ».

Les Enfants… Depuis que je te connais, Numa, t’as toujours été l’idole des enfants. Une vraie vedette ! Ils t’adoraient à travers tes bricolages, à travers les jeux, à l’écoute de tes histoires. En ta compagnie, plus d’un enfant a appris à chausser les skis pour dévaler les pentes, à découvrir les merveilles de la nature avec tes balades. Avec gentillesse et patience, tu as su te faire aimer et respecter.  De temps à autre, diraient certains parents, quand leurs enfants s’acharnaient à te grimper sur le dos, sans que tu n’élèves la voix.

D’ailleurs, c’est par le biais du Passeport-Vacances que j’ai fait la connaissance de ton fils Bastien. Par la suite, en tant qu’animateur au sein du Passeport-Vacances, sur une trentaine d’années, tu as initié bon nombre d’enfants à l’origami et à la cuisine asiatique.

Une petite anecdote me revient. Après un cours de cuisine donné aux enfants, nous leur avions donné tous les restes à remporter à la maison. Comme nous avions oublié de manger en leur compagnie, nous nous sommes contentés de petites soupes de nouilles instantanées en fin de soirée, en rigolant…

Nous avons beaucoup voyagé ensemble, en famille. Pour découvrir maintes régions en Suisse comme à l’étranger. Le voyage en Irlande me rappelle une scène loufoque. Ton rêve d’aller pêcher ou de dénicher des crabes n’a pas pu se réaliser car il faisait bien trop froid. Sous la pluie, on s’était réfugié sous une barque retournée pour cuisiner avec ton réchaud à gaz, des pinces de crabes mises sous vide, achetées dans une usine de conserves…

Combien de jours, combien de nuits avons-nous passé à jouer aux cartes ? A la belote, au yass, à la canasta, au tarot et à bien d’autres jeux. Quelle que soit l’issue de la partie, tu invoquais la chance à chaque fois que tu brassais les cartes. Mais, en bon perdant, tu acceptais la défaite toujours avec le sourire.

Petite parenthèse : j’ai toujours rêvé qu’un beau jour nous pourrions faire chanter les tuiles du Mahjong ensemble. Peine perdue, car pour toi, seule comptait le riichi, la version japonaise du Mahjong. Mais le monde change, Numa. De nos jours, on joue avec des règles internationales, même au Japon.

Sacré Numa !

Depuis le 29 juin, il n’y a plus d’appel téléphonique de ta part. Je n’entendrai plus ta voix bienveillante, au timbre un peu cassé, au rythme un peu saccadé, qui envoyait chaleur et lumière. Derrière cette voix, il y avait ton sourire, étincelant et généreux. Derrière cette voix, on devine ta faim de vie, de joie, de bonheur, de partage.

A l’annonce de ton départ, mon cœur saigne, mon âme se déchire…

Et les mots me manquent pour te dire combien tu vas me manquer, et que j’ai besoin d’un sacré bout de temps pour réaliser que tu ne seras plus à mes côtés.

A l’heure où s’ouvrent toutes grandes les portes d’un autre monde pour toi, j’aimerai te dédier ce poème de Benoît Marchon.

L’Arbre et la graine

Quelqu’un meurt, et c’est comme des pas qui s’arrêtent…

Mais si c’était un départ pour un nouveau voyage ?

Quelqu’un meurt, et c’est comme une porte qui claque…

Mais si c’était un passage s’ouvrant sur d’autres paysages ?

Quelqu’un meurt, et c’est comme un arbre qui tombe…

Mais si c’était une graine germant dans une terre nouvelle ?

Quelqu’un meurt, et c’est comme un silence qui hurle…

Mais s’il nous aidait à entendre la fragile musique de la vie ?

Merci pour tout ce que tu nous as donné. Adieu l’ami !

Jean-Marie Tran