Cérémonie pour Raymond Blondeau  

Lundi 10 juillet 2023, 14h, à la Ferme des Arêtes 


1. Musique: diverses chansons d’Edith Piaf à l’accordéon Maëlle Aguila 5’16 

« Pour moi, il y a une montagne unique, la même pour tous, que nous gravissons les uns et les autres par des sentiers différents. Les  uns montent par ici, les autres par là, mais nous avons tous, les uns et les autres, l’ambition, ou l’espoir de nous retrouver au sommet,  dans la lumière, au-dessus des nuages »
Théodore Monod 

Bienvenue à vous qui êtes ici réunis autour de Raymond Blondeau, Marianne, Isabelle, Christine et leurs familles,  sans oublier sa compagne Lilou Baillod, son beau-frère Roger et son épouse Carmen. 

Répondant aux vœux de Raymond et à ceux de la famille, je suis ici pour vous accueillir, vous entourer et  conduire ce moment d’adieu sans représenter une église quelle qu’elle soit, mais une sorte d’état d’esprit libre et  ouvert, ou mieux, la communauté humaine dont Raymond faisait partie. 

Une cérémonie telle que celle-ci a également pour but de faire ressentir que si chaque parcours est unique, il n’est  pas solitaire et vide de sens, bien au contraire, mille liens nous accrochent au monde, que ce soit avec nos sœurs  et frères humains, ou avec la nature, reliés aux aiguilles de sapin, aux métaux ou aux poussières d’étoiles dont  nous sommes formés.  

Très affaibli par le grand âge, Raymond, s’en est allé mercredi matin aux aurores et cette cérémonie se tient  maintenant pour que des mots résonnent sur ce parcours de vie unique ; des mots pour marquer le passage de  Raymond sur terre, marquer la fin d’un cycle, le début d’un autre ? Le mystère demeure. 

Nous allons maintenant revenir dans le temps et évoquer ce chemin de vie commencé le 7 février 1935. Raymond Marcel est le second enfant d’Yvonne Madeleine Blondeau née Merguin et de Marcel Louis Blondeau.  Sa sœur Anne-Marie avec qui il s’entendra toujours très bien le précède de quatre ans (1931). Pendant les quatre premières années de Raymond, la famille habite aux Hauts-Geneveys. Marcel est boulanger. En 1939, Marcel reprendra une boulangerie à la rue de la Côte à La Chaux-de-Fonds où ils déménagèrent. Ponpon conservait des  souvenirs de la deuxième guerre mondiale où il se souvenait avoir beaucoup vécu dans l’obscurité. Restèrent  gravés en lui le bruit des avions dans le ciel, les rues également obscurcies, les tickets de rationnements qu’ils  recevaient à la boulangerie, tickets à coller et conserver précieusement pour justifier les ventes. 

De nature plutôt chétive, Ponpon, fut toujours choyé par sa mère et sa sœur. Ce surnom Ponpon provient du  chat Ponpon, un tigré qui fit les beaux jours de Raymond enfant.  

Après sa mort accidentelle, Raymond qui avait autour de 8 ans se montra si inconsolable, que désormais, c’est lui  qu’on appela Ponpon, immortalisant ainsi son chat adoré.  

La boulangerie marchait bien, le train de vie des Blondeau était plutôt aisé, ils furent d’ailleurs parmi les premiers  à avoir une voiture, une Panhard à deux temps.  

Ponpon se fit des copains, Tchabo, William, Kiki, aux comportements parfois rudes, mais il n’en demeure pas  moins qu’ils demeurèrent amis à vie. 

L’un d’eux, Charles Gisiger, Tchabo, a écrit des souvenirs qu’il lut lors de la fête des 60 ans de Ponpon. Je vous  en citerai des passages au cours de cette cérémonie, dont ces premiers souvenirs d’enfance. 

« Quartier d’ouvriers ou hiver comme été, les enfants, nombreux trouvent comme place de jeux, la rue. Ponpon, enfant fluet, doit boire dès le matin un œuf battu sucré et un demi verre de vin. Cette potion magique  va reconstituer le sang qui, la journée, a coulé de son nez. Oui il est délicat, au moindre petit frisson on le couvre,  on l’emballe, on lui fait des frictions. Puis il réapparaît vêtu contre la brise d’un manteau ridicule en peau de  souris grise d’où émergent grêles, frêles disons-le sans détour, deux jambes ou plutôt deux baguettes de tambour. Quartier d’ouvriers où les enfants aisés ne sont pas rejetés mais doivent se comporter au risque de déplaire comme s’ils étaient eux-mêmes issus de prolétaires.

Les Blondeau ne sont pas des gens que l’on dit riches mais ils bénéficient des services d’une bonniche. Ils font  partie donc des gens qui ont les moyens et c’est pourquoi Ponpon chaque été eut la chance durant quelques  semaines de partir en vacances. 

Une fois c’est à Saas Fee ou à Lausanne chez sa tante. Et puis à Winterthour, à Olten chez ses tantes. Ensuite à  La Brévine, le veinard, chez sa tante. Ou aux Hauts-Geneveys, chez Meyer, et là, c’est pas sa tante.  Et comme souvent la chance lui souriait : à l’annuelle Loterie de la fanfare des Cadets c’est pour 0,50 ct. qu’il  gagne le premier lot : vert, avec dérailleur, un vélo « Allegro ». 

Bien que privilégié, le fils du boulanger fait partie intégrante de la bande du quartier. Pourquoi me direz-vous ?  Simple en est la raison. Au sortir de l’école, rentrant à la maison, il prend au magasin, chocolats, pâtisseries et  avec les copains privé de sucreries, échange toutes ces merveilles qu’il mange à satiété contre du pain prolétaires  difficilement gagné. Il arrive même parfois que l’on se foute des gnons pour savoir de sa pomme qui aura le  trognon. » 

La version de Raymond, interviewé dernièrement par Léo Kaufmann, est qu’il était chargé de piquer des bonbons à boulangerie, sans cela, avec les soi-disant copains, ça bardait. 

Et pour l’ambiance Guerre des Boutons, il y avait la bande de la Côte et celle du Général Dufour. 

2. Musique : La guerre des boutons (Yves Robert) José Berghmans 2’46 

Quoique bon élève, Ponpon n’aima pas l’école, de tempérament timide, il vivait dans la peur d’être interrogé.  Puis, il y eut des bouleversements dans la famille : Marcel ayant quitté les siens pour une jeune employée de la  boulangerie, Yvonne, Anne-Marie et Ponpon, partirent de la rue de la Côte pour s’installer à la rue du Progrès 99.

Ponpon avait 14 ans, dut changer d’école pour se retrouver au collège de l’Ouest. Une période difficile,  Yvonne ne sachant que vendre des petits pains se retrouvant démunie, Anne-Marie qui avait 18 ans travaillait comme secrétaire afin qu’ils puissent nouer les deux bouts. Une fois le cursus obligatoire terminé, Ponpon  s’essaya à la boulangerie en commençant un apprentissage chez Schulz mais finalement, le métier et ses  contraintes ne lui plaisant pas, il fit une formation de boîtier tourneur sur montre chez Spillmann. Il aima se  former dans ce métier tout en réalisant rapidement que décidément, travailler en usine, ce n’était pas pour lui. 

Je reprends l’évocation imagée de Tchabo de 1995. 

Mais dans sa petite tête, les idées ne manquent pas. Ponpon sait qu’indépendant coûte que coûte il sera. Alors pour commencer, il faut re-déménager. Et c’est à la rue de Bellevue la bien nommée qu’il retrouve les  copines, les copains, son quartier. Je ne suis pas curieux, mais je voudrais bien savoir durant combien d’années il  travailla « au noir » pour arriver enfin à rembourser la dette provoquée par l’achat d’une vieille camionnette qui,  bien vite cabossée, rouillée, jamais lavée, étonnamment roula plusieurs années. Disons que sa fonction était  utilitaire et que son apparence est restée très secondaire. Ponpon, pourtant très fier, à l’approche des vacances  transformait l’intérieur, et, visitait… La France. 

Car il faut savoir qu’il dit à qui l’écoute, que du sang français dans ses veines coule goutte-à-goutte. Faites  semblant de le croire, abondez quand il dit que « le pays de France est le plus beau pays. La vie, le vin, la table, tout y est merveilleux ! Riche, moyen ou clochard, le français est heureux ! ».

Il est de mauvaise foi. 

Mais ne lui dites jamais, car vous risquez ma foi tout rouge de le fâcher, qu’à Rome le spaghetti est meilleur qu’à  Paris ! 

Revenons au boîtier, qui sans savoir quoi faire voudrait bien commencer une nouvelle carrière. Ayant chauffé de  l’huile dans un grand bac en fer, il pèle, il coupe et jette, dedans, des pommes de terre. Ce n’est pas une  invention, mais il faut reconnaître que dans la vente des frites, vite il est passé maître. À toutes les occasions, aux  foires, aux promotions, devant la patinoire, dès lors, on peut le voir criant … timidement « Oyé, Oyé, braves gens !  Venez donc déguster ! Vous serez enchantés ! La frite, dite horlogère la meilleure, la moins chère ! » 

Hélas, trois fois hélas, ce n’est pas le Pérou car les factures payées, il ne reste pas un sou. Faut trouver autre  chose,
« Blondeau, petit transport » ? Et je vous garantis qu’il y aura du sport. De midi à 2 deux heures, et le soir,  après le turbin, Ponpon déménageur, aidé par ses copains qui, par pitié feraient n’importe quoi pour lui :  transportant lits, armoires, vaisselle et vases de nuit, suant sang et eau sous le poids d’un piano qui parfois pèse

à peine plus de 300 kg, rentrant au foyer, fourbus, complètement épuisés, certains aussi, bien sûr, de n’être jamais  payé. 

Boulanger et friteur, boîtier, déménageur, ben, pendant qu’il y est, pourquoi donc pas coiffeur ?  

Brandissant ses ciseaux au-dessus de nos têtes, on est sûr et certain que ça va être notre fête. Décrétant que la  mode n’est plus au dégradé, il lance une nouvelle coupe, celle dite « en escalier ». Après la taille, chez lui, il faut  boire et manger, c’est tout juste si encore, on ne doit pas payer. 

3. Musique : Gente indiscreta Barbier de Séville Rossini 0’59 

Depuis son enfance, Ponpon passe de nombreuses vacances chez Emil Meyer, un ancien voisin des Hauts Geneveys, un bûcheron qui prit une telle importance que Raymond en parlait comme de son oncle. C’est Emil  Meyer, qui fit découvrir et aimer la nature au garçon, l’emmenant tous les matins en forêt. Des coins comme les  Gollières, les Crêtets et les Plinches n’eurent plus de secrets pour Ponpon. Et c’est sans doute lors des vacances  à Saas Fee chez sa marraine qu’il développa le goût pour la haute montagne. 

Il deviendra donc un grand marcheur, un vrai montagnard, faisant partie depuis l’âge de 15 ans des Amis de la Nature, ceci grâce à une voisine qui l’amenait-là avec ses enfants, afin qu’il ne reste pas à traîner  seul le week-end, avait-elle décrété. Il se retrouva donc souvent au chalet de la Serment, fit des randonnées, skia,  fit de la peau de phoque entouré par les Amis de la Nature qui devinrent de vrais amis. C’est dans ce cadre qu’il  rencontra Francine Noverraz. Comme ils partageaient cet amour de la nature, de la varappe, du ski, de la marche,  les atomes crochus ne furent pas difficiles à trouver. 

Désormais, lors de ses trajets sud-nord en remontant la rue du Stand pour aller chez Spillmann, sa route, croisant  celle de Francine qui venait de la rue des Fleurs, quand apercevait la jeune femme, Ponpon pressait le pas. Quand il ne la voyait pas arriver, il ralentissait. Ils se voyaient aussi les vendredis soir à la Maison du Peuple où  les Amis de la Nature avaient une salle pour eux. L’opportunité de se rapprocher vraiment s’offrit dans un  autocar qui revenait de St-Cergue après une journée de ski. C’était pendant l’hiver 55-56, il y eut une panne, il  commença à faire froid, il faisait sombre, Francine était assise toute seul, bref le moment fut propice pour que  Raymond aille la réchauffer. Et voilà.  

Le mariage eut lieu, le 19 juillet 1957.  

4. Musique : Le petit bal perdu Bourvil 3’19 

Francine et Raymond s’installèrent au 22 de la rue de Bellevue et Marianne arriva neuf mois quasiment jour pour  jour après la date du mariage, le 17 avril 1958. Puis ce fut Isabelle qui vit le jour en février 61 et Christine en  mars 66. Comme ils ne roulaient pas sur l’or, Francine continua de travailler quelques heures dans un bureau. Raymond avait des idées, mais comme en usine, on ne lui permettait pas de les développer, à côté donc, il faisait  mille petits boulots, comme évoqué par son ami Tschabo. Grâce à sa camionnette Citroën H style « Louis la  Brocante » en tôle ondulée achetée d’occasion au magasin Le Printemps, il faisait des déménagements, récupérait du  cuivre, vendait des frites aux mi-temps et aux tiers-temps quand il y avait des matchs ou, le soir après le travail,  faisait du porte à porte dans toute la vallée de la Brévine et ailleurs pour proposer des spiritueux, des courroies  pour suspendre les cloches des vaches, de tout …  

Souvenirs de Tchabo 

Mais un jour se présente la chance de sa vie. Pour une bouchée de pain, Ponpon achète une fonderie. Depuis ce  jour béni, et, cela fait un bail, il ne comprend plus ceux qui n’aiment pas le travail. Cette fois c’est bien parti les  affaires sont prospères. 

Enfin, il se logera plus grand et avec salle de bain. Oui, tout va pour le mieux chez ce nouveau patron qui pourra  rapidement s’acheter une maison. Il a atteint son but : avec sa douce compagne, depuis plusieurs années il vit à la  campagne. Je vous le dis tout net, et bien que je m’en fiche : entre-nous, je crois bien, qu’il est devenu riche ! 

Pourtant il continue sans jamais s’arrêter. A la forge c’est le bagne, je peux vous en parler. Ici, pas de passe-droit  au nom de l’amitié ; bien que dans notre jeunesse, comme d’autres, j’ai cotisé pour un jour lui payer une paire de  souliers, moi, son ami d’enfance, il me fait travailler. 

Bien qu’il soit devenu un fada du boulot, il est également un fada écolo. Observer les oiseaux, protéger la nature,  assainir les rivières ou reconstruire un mur, tout ceci fait partie de son lot quotidien de toutes ces choses en  somme, qui ne servent à rien. Dixit Tchabo, fin de la citation. 

En effet, en 1966, Raymond qui avait récupéré le cuivre provenant du démontage de la brasserie Ariste Robert  alla le vendre à la fonderie Barinotto. Jean Barinotto qui essayait de vendre l’entreprise depuis dix ans lui  demanda comme ça au hasard s’il était intéressé pour racheter la fonderie. Raymond sans trop approfondir les  réflexions accepta. 

Les débuts furent très durs, Francine mit les mains à la pâte, aidant à repeindre la chape, à couler, à trier le coke. Marianne et Isabelle aidaient aussi dans la fonderie et pour les stimuler à trier soigneusement les tas de coke,  Raymond inventait une petite chasse au trésor en y cachant dans chacun d’eux une pièce de 20 ct. Pendant les premières années après l’acquisition de la Fonderie, les fins de mois furent particulièrement difficiles.  Mais à force de travail, de détermination et de persévérance, tout alla de mieux en mieux et finalement Francine  et Raymond remontèrent magnifiquement la pente en menant leur entreprise au succès que l’on sait, allant  jusqu’à travailler à huit dans cette petite fonderie. Francine qui était employée de commerce de formation  s’occupait de l’administration. 

Raymond détesta l’armée, mais effectua bravement tous ses cours de répétition. Ses trois filles pleuraient en  voyant partir leur papa si malheureux dans son uniforme et avec son paquetage. 

Écoutons une chanson phare, qui résonnait particulièrement pour Ponpon, car son grand-père, Camille  Blondeau, avait déserté pendant la 1ère guerre mondiale, réfugié en Suisse avec sa femme et ses quatre enfants,  dont Marcel, il se fit naturaliser à La Brévine.

5. Musique : Le Déserteur Reggiani/Vian 

Le week-end, la famille partait marcher malgré les grognements des filles qui avaient honte de porter des golfs  style Tintin avec des chaussettes en laine et de gros souliers, elles râlaient donc sec. Mais une fois en route,  Raymond avait l’art de faire avancer ses troupes jusqu’au haut des sommets pour aller voir ce qu’il y avait  derrière, l’art de les stimuler à découvrir les Sugus qui miraculeusement se trouvaient sur leur route. Au retour, ils  leur lisaient une page de l’Encyclopédie Alpha pendant que Francine préparait son inimitable soupe à la farine. Dans le cadre des Amis de la Nature, tous les deux ans Ponpon organisa et guida les courses de l’Ascension, un  voyage où participaient une cinquantaine personnes pour aller marcher dans les Alpes de Provence. L’année  précédente était consacrée aux repérages. 

Christine se souvient des Crêtes du Jura qu’elle fit avec ses parents, jusqu’à Genève, en pestant. Une fois arrivée  là-bas, elle décida d’aller jusqu’à la mer ! Cela lui prit six ans, à raison d’une semaine par année où Isabelle  l’accompagna parfois. Moralité de Ponpon: « Comme quoi, il ne faut jamais renoncer à obliger ses enfants à suivre leurs  parents ». 

Pendant les vacances, ils sillonnaient la Suisse et la France, toujours dans le « Tube Citroën » transformé en  camper pour l’occasion, car le temps de la vente des frites était révolu. On y entassait maintenant des cloches et  de temps à autres des copains pour des virées à ski et plus tard il servit de voiture de mariée à Christine pour la  conduire au Gros-Crêt en 1987 et aussi de voiture de vacances pour Marianne et sa famille. En fait, deux ou trois  véhicules se succédèrent mais toujours du même type. 

En 1980, Ponpon et Francine eurent l’opportunité d’acheter le Bouclon, une splendide ferme de 1771 qui se trouve  au Crêt du Locle. Ils surent la transformer sans l’abîmer en maintenant les boiseries d’origine et les petites  fenêtres à carreaux. Francine put s’épanouir dans le magnifique jardin qu’elle créa, réalisant ainsi une passion. Un  étang fut creusé.  

Au Bouclon désormais, Raymond et Francine organisèrent d’innombrables et mémorables fêtes. Raymond étant de tempérament très rassembleur, le nombre des amitiés nouées pendant des décennies est  impressionnant. Chance pour Raymond d’avoir une Francine toujours présente, active à ses côtés, là pour le  soutenir et tout organiser. 

Le Bouclon devint aussi le paradis des petits-enfants.

Mais comme il y avait 5000 m2 carrés de terrain, en 2004, Raymond et Francine décidèrent de vendre la ferme  pour aller s’installer en contrebas, dans un appartement de la maison voisine. A 70 ans, il était temps de souffler  un peu. 

6. Musique : Vieillir Jean-Marie Vivier 3’31 

Dès 1981 les petits enfants étaient arrivés avec Fanny pour commencer, puis Alexandre, Sylvain, Véronique,  Rémy, Amélie, Aloïs et Juliette. Et même deux arrière-petites-filles, Lola, Zohra et Ilan le petit dernier, né le 25  mai 2022. 

Amélie a écrit pour Papi et, chaque petit-enfant ayant reçu une cloche, ils ont tous apporté la leur qu’ils feront  sonner après le message d’Amélie. 

Papi, Mon grand-père, mon ami 

J’ai lu quelque part que l’ampleur du chagrin ressenti à la perte d’une personne équivaut au bonheur qu’elle nous  a apporté́

Qu’est-ce que je suis triste

Qu’est-ce que je suis heureuse de l’être  

Tu t’en es allé à 88 ans et moi je te perds à 32. Tu m’as tant offert, du temps et surtout ma maman. Il est vrai qu’on ne choisit pas sa famille pourtant c’est vous que j’aurai choisi. J’ai de la chance, je suis heureuse  et je suis triste  

Je veux te raconter une dernière histoire.

Il y a quelque temps, lors d’une formation sur la famille, j’ai reçu comme consigne d’amener un objet qui  exprime quelque chose de moi. J’ai choisi ma cloche de naissance. Ici présente.

J’ai réalisé, à ce moment-là, la force de mes racines. Pas de celles qui retiennent mais de celles qui permettent  d’aller loin et de toujours retrouver là d’où l’on vient.  

Cette cloche m’accompagne aussi dans les manifs, pour crier ma colère contre les cons au pouvoir. Parce que c’est toi Papi qui m’a appris, certes à m’émerveiller, aussi à me révolter, et surtout à avoir la force de  communiquer les deux.  

Tu m’as appris, également, que pleurer c’est être fort.  

Comme le chantait Brassens, les morts sont tous des braves types, mais toi, tu l’étais pour de vrai.  J’aimerais te dire encore tant de choses, mais il est venu le temps des promesses. Des promesses et des adieux.  

Je te fais la promesse de tout mettre en œuvre pour continuer à m’émerveiller, à ne pas être d’accord avec les  injustices, à pleurer, à aimer.

A en dire trop mais à dire vrai, comme tu l’aimais tant chez moi.  

Adieu Papi  

Les petits-enfants déposent leur cloche 

La fonderie devint prospère et surtout, reconnue. Depuis 1984, cette petite entreprise fabrique les cloches  olympiques signalant le dernier tour de piste en athlétisme des Jeux Olympiques d’été d’abord puis pour le vélo  et le ski de fond. 

Ponpon, a adoré les rencontres qu’il a pu faire grâce à la fonderie, grâce à la maîtrise d’un métier magnifique qui  fut sa fierté et qu’il aima transmettre à Serge et Aloïs.

A partir des années 90, avec Francine, quand enfin ils en eurent le temps, ils firent divers voyages en Afrique du  Nord, en Tunisie, en Algérie, 5 fois au Maroc, puis au Togo, au Bénin, et dernier trek en Lybie en 2007 …  toujours pour marcher. Ils affectionnèrent aussi de longer les fleuves : le Danube de Vienne à Bratislava, L’Inn  depuis les Grisons jusqu’à Passau où il se jette dans le Danube ; ils marchèrent aussi le long de la Moselle. 

Partageant aussi le goût du théâtre, ils avaient l’abonnement et ils allaient volontiers au concerts de jazz.  

Francine eut toujours eu des difficultés avec sa mémoire, de ce fait, les premiers symptômes de la maladie  d’Alzheimer qui s’installaient en elle furent difficiles à déceler pour l’entourage, vers 2005 on commença à  s’inquiéter.  

Elle entre au home de la Sombaille en 2009. Pendant leurs 57 ans de mariage, Raymond se réjouit toujours de  rentrer à la maison, puis il s’adapta, se réjouissant d’aller voir Francine à la Sombaille pour lui donner à manger et  feuilleter les albums de photos avec elle.  

C’est très calme et bien entourée que le 26 avril 2015 le chemin terrestre de Francine s’arrêta, dans les bras de  Raymond qui sentit son cœur cesser de battre.

En souvenir des 31 décembre et 1er janvier où Francine et Ponpon accueillaient parfois certains petits-enfants,  avec le rituel de la soupe aux pois du 1er jour de l’an afin que Francine puisse écouter dès 11h le Concert rituel.  En souvenir de ce moment à partir duquel c’était : plus un mot ! Écoutons : 

7. Musique : Viena …. Strauss/Rieu 4’12 

Ponpon continua de vivre seul au Bouclon pendant deux ans, ce qui ne fut pas facile. Ses filles lui faisaient des soupes et l’invitaient souvent à droite à gauche. Et quand elles lui disaient : « tu te fais des épinards à la crème – il  adorait ça – et deux œufs », il répondait : « Mais tu te rends compte : ça salit deux casseroles ! ». 

Il y eut le club des quatre veufs et veuves, Mariette, Josette, Tchabo et Ponpon qui se constitua autour de 2017. Raymond occupait ses journées par exemple en s’éreintant – à 80 ans passé – à reconstruire un ancien mur de  pierre sèche, et lui qui conduisait plutôt mal apprit à conduire à un réfugié. 

Il entretenait le jardin, allait à la fonderie, continuant d’apprendre le métier à son petit-fils Aloïs qui se forme  depuis 2017. 

D’esprit curieux, Raymond lisait beaucoup, surtout les biographies et la littérature sur les montagnes, Frison Roche, bien sûr, les livres de Samivel.  

Il connaissait Liliane Baillod, toujours appelée Lilou depuis longtemps, dans le cadre du Chalet des Amis de la  Nature. Tous deux partageant l’émerveillement face aux beautés la nature et aux plaisirs simples qu’elle procure.  C’est vers 2017 qu’ils se rapprochèrent vraiment, passant des week-ends ensemble, participant à la Course Ponpon devenue une institution, séjournèrent en Provence avec des amis, au Portugal, en compagnie de Serge. Car avec  Serge, son beau-fils à qui il avait remis les clefs de la fonderie en 1990, Ponpon fit des voyages, dont à Moscou  pour aller voir la Tsar Kolokol, la Reine des Cloches, la plus grosse du monde qui pèse près de 200 tonnes.  Ils allèrent aussi au Maroc et au Burkina Faso, pays avec lequel ils nouèrent de riches échanges avec les  bronziers. 

Pour en revenir à Lilou, c’est grâce à elle que Ponpon découvrit et apprit à aimer le bas du canton, car  auparavant, c’étaient des week-ends dans toute la Suisse ou dans les Côtes du Doubs, mais pas dans le Bas.  Ponpon, résolument un esprit du Haut, de gauche !

Au Bouclon, il se ressourçait en écoutant de la musique, les chanteurs qui l’accompagnèrent toute sa vie. 

8. Musique. Mon île Jean-Marie Vivier 3’02 

C’est aussi en 2017 que Ponpon déménage en ville, dans un petit appartement à la rue de La Charrière, avant  de s’installer dans un studio à la Place de l’Hôtel de Ville. Il aima se retrouver dans son quartier, se rendait à  Temps Présent pour jouer à la belote avec ses amis. Lilou lui apportait sa bouffée d’oxygène lors des week-ends  passés à Chambrelien où elle habite.

Malheureusement, il y subit le confinement, cantonné toute la journée devant la télé, recevant juste les visites des  employé.es de Nomad.  

L’année 2020, fut aussi celle où il dut se résoudre à remettre son permis, au grand soulagement de son entourage. Lorsqu’en 2021 la vie reprit, Ponpon, s’était affaibli – surtout suite à une pneumonie – mangeait mal et de l’eau  s’accumulait dans les poumons. A l’hôpital on lui conseilla de séjourner quelques temps à Temps Présent pour se  requinquer, ce qu’il fit pendant les trois premier mois de 2022 et il s’y plu, percevant tous les avantages d’être  entouré et de ne plus s’occuper d’intendance. Il s’installa au home « Le Foyer » à la Sagne le 22 mars. Il s’était montré si avenant avec le personnel de Temps Présent, que l’on pleurait autour de lui quand il quitta le lieu.  Pendant les premiers mois au home Le Foyer, il aida tout le monde avec beaucoup d’empressement, faisant ainsi  connaissance de chacun et se faisant immédiatement très apprécié, taquinant le personnel qui agissait de même  avec lui. Il était enchanté, ne cessant de dire : « c’est bien ! et on mange bien ! », mais tout heureux bien sûr de sortir  au restaurant avec sa famille, de faire des escapades avec Lilou.  

Il se fit opérer de la cataracte le 1er juin dernier, d’un œil, le second devant être opéré en juillet. Il voyait mieux,  disait Lilou : « ah, je vois bien mieux la lisière de la forêt ». Mais il déclinait cependant, mangeait de moins en moins,  s’affaiblissait, ayant beaucoup maigri durant ces derniers mois.  

Le 14 juin, il alla visiter le nouveau lieu de vie d’Isabelle qui vient d’emménager chez son compagnon Jacques. Le  21, au Grand-Sommartel avec Marianne, Christine et Serge, Raymond se montrait essoufflé, avait des vertiges, ne  mangea quasiment rien. 

Cette année, son petit-fils Sylvain a pu participer au Special Olympics World Games qui viennent de se dérouler  à Berlin et est revenu avec des médailles, ce dont son grand-père n’était pas peu fier. Il était prévu qu’il vienne les  lui montrer mercredi après-midi. 

Mais déjà mardi, Ponpon n’avait quasiment plus la force de parler à ses filles et à Lilou qui vinrent le voir.  Et c’est mercredi matin à 5h15 que le cœur de Ponpon s’arrêta, après avoir vaillamment battu pendant 88 ans, 4  mois et 26 jours, avec ces mots d’Anne Perrier en résonance:  

Ne me retenez pas si au détour du chemin, tout à coup emportée vers les sources du jour, j’escalade le chant du merle. Le merle,  oiseau chanteur par excellence, alors… escalader son chant pour Ponpon qui aimait tellement les oiseaux, l’image  est belle. 

Et cette chanson signifie tellement pour ses filles. 

9. Musique : Ma Liberté Serge Reggiani 2’41 

La famille est très touchée par le nombre de messages déjà reçus, tous, évoquant Ponpon en évitant majoritairement les formules convenues, car les gens ont besoin de parler de lui. 

Raymond Blondeau, une voix douce, un être sensible, engagé, généreux, jovial, positif,. Dans la liste des livres pour enfants – vous savez, les Monsieur Glouton ou Madame Canaille de Roger Hargreaves – il  aurait été Monsieur Tout va Bien,  

Moi, de ma vie, j’ai toujours essayé d’oublier les mauvais moments et de ne retenir que les bons a-t-il dit. 

Sa couleur préférée : le vert, comme l’espoir, a-t-il dit et comme la nature environnante, sans doute. Profondément bon et serviable, si on lui demandait un service, il lâchait tout et accourait. 

Un pilier rassurant et aimant pour sa famille. Un papa drôle, audacieux qui soignait les cœurs et disait son amour  à sa façon. Se montrant toujours attentionné avant tout, demandant par exemple à son petit-fils : « T’as repris la  fonderie, ça va ? Mais … avant tout … ça te plaît ? »  

Et même en train de mourir, il réussissait à dire à sa famille, à Lilou : « T’inquiète pas, tout baigne … ». Lilou qui lui  fut si importante au cours des six dernières années et réciproquement, elle dit avoir vécu en compagnie de  Ponpon une des plus belles parties de sa vie. 

Un esprit curieux, mais d’une curiosité saine, ouverte sur les autres, les savoir-faire, la nature … Une curiosité vive qui fait que Ponpon resta jeune d’esprit. A 60 ans je suis toujours un gamin disait-il, n’hésitant pas  à dormir avec ses petits-enfants dans la bergerie qui surplombe le Bouclon.

Convivial, Raymond, c’était celui qui débarquait à l’improviste chez l’un ou l’autre de ses amis ou connaissances. 

Lui qui aimait les humoristes comme Devos, Sol, Desproges, avait lui-même le sens de la répartie et de l’auto dérision. Un exemple : pour le mariage de son petit-fils Alexandre avec Mélanie, Christine vint chez son père  pour lui faire essayer des chemises … c’était lent, c’était pénible, Ponpon lâcha soudain : « Tu sais, jamais j’aurais  pu faire mannequin ! ». 

Côté nourriture, il adorait la langue sauce aux câpres, le chocolat et les douceurs. Ayant dû peler des tonnes de  pommes-de-terre pendant la guerre pour aider à confectionner du pain aux pommes-de-terre, il détesta les manger toute sa vie, réussissant même à dire : le hachis parmentier, c’est exotique ! Car Ponpon n’aimait pas non plus  la cuisine exotique. 

Au fil des décennies, Ponpon se constitua une collection de 600 cloches provenant du monde entier, dont  certaines furent parfois l’objet d’expositions. 

Grâce à quelques entretiens enregistrés par Léo Kaufmann il y a moins d’un mois et qui étaient censés se  poursuivre, nous avons la possibilité d’écouter la voix de Ponpon parlant de vaches et de cloches On se souvient qu’au début des années 60, c’était le temps où Ponpon sillonnait la région dans son Tube Citroën  en tôle ondulée, vendant des objets de brocante, des courroies pour les cloches des vaches  

10. Musique : Ponpon raconte 

De posture plutôt agnostique, voire athée, Ponpon ne croyait pas vraiment en une vie après la vie, mais, au cas  où … souhaitons-lui avec les mots d’Emmanuel Carrère

Au début de ce voyage, dit un poème zen, la montagne au loin a l’air d’une montagne. Au fil du voyage, la montagne ne cesse de  changer d’aspect. On ne la reconnaît plus, c’est toute une fantasmagorie qui remplace la montagne, on ne sait plus du tout vers quoi  on s’achemine. À la fin du voyage, c’est de nouveau la montagne, mais ça n’a rien à voir avec ce qu’on apercevait de loin il y a  longtemps, quand on s’est mis en route. C’est vraiment la montagne. On la voit enfin. On est arrivé. On y est.  

Les filles de Raymond et Francine se souviennent d’un retour de concert d’où leurs parents étaient rentrés  bouleversé. Ils avaient écouté Cora Vaucaire. Voici donc encore une chanson dédiée à Ponpon, si sensible au  grain des voix, aux paroles, à l’engagement des musiciens …  

en rappelant que dans le premier article qui lui fut consacré après avoir repris la fonderie, Ponpon avait été spécialement ému par les mots utilisés par le journaliste : Raymond Blondeau, le musicien des pâturages … 

11. Musique: Trois petites notes de musique Cora Vaucaire 2’40 

Si maintenant vous souhaitez envoyer en silence vos pensées, vos mots ou prières personnelles à Raymond,  papa, papi, Ponpon, c’est le moment de le faire pendant les quelques instants qui vont suivre.  

(…) 

C’est un homme qui parfois entrait dans une forêt à la recherche de lui-même et s’y retrouvait. 

Cet homme aimait la montagne. En haut du Mont-Blanc, il tutoyait déjà l’intemporel, car il savait et le sait encore, où qu’il soit,  qu’en montant vers les sommets, on finit toujours, au bout d’un moment, par avoir un peu de ciel dans la poche. Un extrait d’un  texte adapté de Carl Norac  

Il est temps maintenant de terminer ce moment entièrement dédié à Ponpon. J’aimerais, au nom de la famille,  vous remercier infiniment d’être là pour les entourer et partager leur tristesse.  

Qu’il soit religieux ou non, ce moment que nous venons de passer ressort du rite ; dans un rite on crée un autre  temps, on est hors du temps. 

Ce sont les rites qui nous permettent d’intégrer la nature, la mort et le sacré et de ne pas rester dans la  dépendance des seuls liens familiaux et sociaux. 

Éric Emmanuel Schmitt a ces mots : Le rituel nous permet l’acceptation de ce qui se passe, pas l’occultation. [ … ] Il faut  vivre ce moment de la disparition de l’autre. D’abord, on le doit à l’autre, ce moment-là, et puis on se le doit à soi aussi […].

Quand le rituel est terminé, il est bon de nous replacer dans le temps et dans la communauté des vivants. Chacun  à notre place : celle des vivants et celle des morts.  

Une belle manière de nous retrouver dans notre communauté de vivants est de partager boissons et nourritures, c’est une manière aussi de passer de la mort à la vie, de nous replacer entre nous, tout en évoquant la proximité  de la présence de Ponpon passé dans une autre dimension. 

Ainsi, la famille vous invite maintenant à prolonger ce moment de partage et d’amitié en mémoire de Raymond  ici-même et à l’extérieur où le verre de l’amitié a été préparé.  

Une corbeille est placée à la sortie pour recevoir vos dons éventuels. Le montant sera versé à l’Esprit de Famille  et aux Sentiers du Doubs. 

Je vous invite maintenant à passer simplement devant Ponpon et sa famille, sans vous attarder s’il vous plaît, car  vous aurez tout le loisir de les retrouver par la suite.  

Quand vous serez tous sortis, c’est porté par ses petits-enfants Alex, Rémy, Aloïs et Juliette et suivi par la famille  que Raymond sortira à son tour, afin d’entamer son dernier parcours terrestre entouré par le son des cloches. Merci de lui ménager une haie d’honneur. 

A emporter avec vous, encore ces quelques mots  

Comme j’ai peine à vous quitter, vous que j’ai tant aimé, sans pouvoir vous transmettre le secret qui s’ouvre devant moi et que sur  terre nous ne savons pas. J’écoute le vent dans les sapins et je n’ai pas sommeil. 

12-15. Musiques sortie : Bechet 13’30